6. Expérience unique autour de la faune calédonienne

A l’écoute des Cagous :

On me propose de participer à une session d’écoute des Cagous du Parc des Grandes Fougères, dans le but de les recenser. Un Cagou est un oiseau endémique, symbole de la Calédonie qui vit dans la forêt et a perdu l’usage du vol.

Je dois d’abord apprendre à reconnaître le chant, ce qui n’est pas chose facile car les Cagous vivent en couple toute leur vie. Aussi chantent-ils l’un après l’autre, le mâle puis la femelle et il faut les différencier. Parfois, on entend seulement un des deux et l’on doit déterminer le sexe. Parfois, un petit prend part au dialogue mais de façon un peu désordonnée.

Pour entendre les Cagous, il faut se lever tôt. Nous avons rendez-vous avec eux vers 5h15 et nous devons être au sommet d’un petit pic afin de pouvoir identifier les chants dans une vallée. Lorsque nous sommes en place, il fait encore nuit. La séance dure environ une demi-heure pendant laquelle le jour se lève rapidement.

Lorsque nous repérons un ou plusieurs oiseaux chanter, il faut prendre à la boussole l’azimut de la direction du cri afin de pouvoir placer l’endroit sur une carte. Il faut avoir une bonne oreille car il y a bien souvent plusieurs couples qui chantent en même temps, dans des directions différentes, et il faut faire abstraction des autres espèces d’oiseaux.

Ecouter cette joyeuse symphonie qui accompagne le soleil dans son réveil est un moment magique. On se sent au plus proche de la nature. On sent vivre la forêt. On aimerait ne plus rentrer. Malheureusement, le jour finit par se lever complètement et plutôt rapidement sous ces latitudes. Alors, nous retournons à la civilisation encore endormie. Eh oui, il n’est même pas six heures !

 

Découverte des Tricots rayés :

Tricot rayé : serpent du Pacifique très présent en Nouvelle Calédonie. Aussi bien à l’aise sur terre près des côtes que dans l’eau et possédant un venin plus puissant que bon nombre d’espèces terrestre, il hante les esprits les plus effrayés et fait partie des espèces totems de la symbolique canaque.

 

Cette histoire commence à l’auberge de jeunesse de Nouméa. Je consulte les petites annonces affichées à l’accueil à la recherche de touristes curieux de découvrir l’île et tombe sur un petit papier posté par un certain Antoine qui cherche des volontaires pour l’accompagner dans son étude sur les Tricots rayés. La personne se doit d’être curieuse et intéressée par les problématiques environnementales et les animaux. Je l’appelle, le rencontre, fait connaissance avec lui et nous fixons un rendez-vous à Nouméa pour une première sortie de quelques jours.

 

Arrivé chez lui, il m’explique comment nous allons nous organiser et, à la nuit tombée, nous partons en bord de mer, le long de la corniche de la baie des Citrons avec un sac de toile et une lampe de poche.

Nous n’avons pas fait dix mètres que, sur le béton des marches qui permettent l’accès à la mer, est enroulé sur lui-même notre premier objet d’étude. Un serpent d’environ un mètre de long et d’une vingtaine de millimètres d’épaisseur dort paisiblement. Nous nous accroupissons autour de lui et Antoine s’en saisi, le plus simplement du monde. Le serpent a un léger reflexe de fuite, puis reste impassible, plutôt curieux, dirigeant sa petite langue fourchue autour de lui (son organe olfactif) pour tenter de comprendre ce qui lui arrive. A aucun moment il ne montre de signe d’agressivité ou d’agitation et ne tente de se retourner vers cette main source de son dérangement.

Antoine me propose de le toucher. J’avance prudemment mes doigts vers ce corps bleuté cerclé d’anneaux noirs réguliers. Je ressens cette texture étrange des écailles lisses et humides dont je ne pourrais dire si elles sont chaudes ou froides. J’enserre le corps musclé parcouru d’une colonne vertébrale, qui se contracte et se relâche, ondule lentement, avance sans aucun mouvement perceptible, comme par enchantement.

Finalement, Antoine glisse le serpent dans le sac qu’il me propose de porter, en m’expliquant qu’il ne peut rien se passer à travers la toile. Il me dit : « généralement c’est par là que l’on commence, pour s’habituer ». S’habituer… Il n’y a peut-être pas de risques mais j’avoue que je ne suis pas très à l’aise avec ce sac qui se tortille et me frôle la jambe. Parfois, je sens la chose remonter et appuyer sur ma main qui maintient le sac fermé. J’ai envie de tout lâcher mais Antoine me répète qu’il n’y a aucun danger en  portant le sac et qu’il suffit de secouer un peu la toile pour faire tomber l’animal au fond.

 

Nous poursuivons notre chasse dans l’obscurité, sur cet étroit chemin en contrebas de la route et en contre-haut de la mer, farfouillant dans les touffes d’herbe et regardant dans les trous. Antoine ouvre la marche et me rassure en me disant que celui qui est derrière n’est pas inutile car il arrive que les pas du premier fassent sortir les serpents qui sont alors repérés par le deuxième. Est-ce vraiment rassurant ? En réalité, j’espère ne pas tomber nez-à-nez avec un de ces petits reptiles ! Pour me changer les idées, je lui pose plein de questions sur cette espèce qu’il étudie depuis plusieurs mois déjà.

Au  bout d’une demi-heure ou une heure, nous retournons à la voiture avec moins de dix spécimens, tous bleus (je découvrirais le lendemain qu’il existe des jaunes qui sont un peu plus agités et un peu plus musclés).

 

Nous repartons au même endroit le lendemain matin, après le petit déjeuner. De jour, je suis déjà beaucoup moins mal à l’aise. Nous rapportons encore une quinzaine de serpents.

Antoine m’explique alors les étapes à suivre pour le référencement des animaux et le fonctionnement de la base de données.

On doit d’abord vérifier si le serpent vient d’être capturé pour la première fois ou s’il s’agit d’une recapture. Pour cela, chaque serpent reçoit un code : certaines écailles sont marquées de façon à obtenir un code barre unique.

Puis, les Tricots sont décrits : on relève d’éventuels signes particuliers qu’ils gardent plus ou moins longtemps le long de leur vie tels que le nombre d’anneaux, les points blancs, bleus ou jaunes, les cicatrices… On définit le sexe, on mesure la taille du corps et de la mâchoire, on note la présence de tiques (un peu comme celles des chiens), on les palpe pour savoir s’ils ont une proie dans le ventre et on les pèse. A la fin de la séance, on en fait vomir certains pour étudier ce qu’ils chassent. Il s’agit en général de petites murènes ou de petits congres.

 

Tout cela se fait avec vigilance mais dans le calme, sans affolement car le premier réflexe est de fuir. Cependant, au bout de quelques minutes de manipulation en tout genre, certains serpents tentent de nous intimider en ouvrant la gueule. Nous redoublons alors de vigilance en vérifiant que la tête est bien immobilisée car, malgré le peu d’agressivité du tricot, la morsure est toutefois possible et aurait des conséquences graves.

En plus de six mois, Antoine s’est fait piquer 4 fois sans avoir été alerté par les éventuels effets du venin, malgré les manipulations réalisées. Il m’explique qu’à l’état naturel, le tricot injectera surtout du venin pour chasser car il ne connaît que des prédateurs occasionnels. C’est certainement pour cela qu’il n’est pas vigilant comme les serpents terrestres et qu’il cherche si peu souvent à se défendre. Ainsi, malgré l’efficacité de son venin (10 fois plus que celui du Cobra dit-on), le tricot rayé est bien moins offensif que ce que l’on voudrait bien croire et les accidents entraînant une hospitalisation ou même la mort sont très rares.

Fort de cette constatation, je décide de me lancer et attrape le serpent qu’Antoine me tend. Je reste encore très prudent et me focalise sur sa mâchoire. Petit à petit, je me détends et l’animal aussi. A la fin de la journée, j’aurais réussi à réaliser l’ensemble des mesures sur quatre tricots sans avoir été alerté une fois.

 

L’essentiel de la mission consistait en réalité à faire cette même étude sur un des nombreux îlots au large de Nouméa. Le lendemain, nous avons rendez-vous avec le personnel de l’Aquarium de la ville avec qui l’équipe scientifique travaille pour nous transporter sur leur bateau jusqu’à l’îlot Signal.

Cet îlot est un petit coin de forêt sèche entourée d’une plage de sable blanc. La mer est claire comme partout car nous sommes toujours à l’intérieur du lagon. Nous déposons les affaires sous un faré déjà occupé par une équipe d’ouvriers chargés de restaurer les aménagements.

Nous passerons trois jours et deux nuits sur le site et notre nouveau quotidien s’installe rapidement: réveil avec le soleil, petit déjeuner puis nous partons pour une première chasse avant qu’il ne fasse trop chaud. Ensuite, nous passons la journée à répertorier les serpents attrapés avec tout de même une pause midi où nous en profitons pour chausser les palmes et explorer les fonds alentours. Nous sommes dans une réserve protégée et la faune sous marine est incroyable. Je rencontre de nouvelles espèces que je n’avais encore pas eu la chance d’apercevoir : balistes, chirurgiens voiliers, poissons trompettes, lutjans et d’autres loches, perroquets, demoiselles, anges et papillons. Et pour clore ce spectacle grandiose, nous nous invitons à nager aux côtés d’une tortue verte qui semble nous avoir donné rendez-vous.

Le soir, nous faisons un tour de l’île vers 17 heure où nous capturons surtout des tricots jaunes qui aiment les herbes et les troncs d’arbre dans le sable et après manger, de nuit, nous partons sur les rochers pour attraper des bleus qui eux, se cachent du soleil pendant la journée et ressortent avec la fraicheur du soir. Et bien-sûr, étant sur une île, nous ne manquons pas d’assister au coucher du soleil face à la mer !

 

Je commence petit à petit à prendre confiance et, bien qu’à notre première séance de capture, je n’en ramène que trois (un m’a échappé car je n’ai pas osé le prendre et deux étaient dans des trous dans lesquels je ne voulais pas mettre la main, et c’est Antoine qui s’en est chargé), la séance suivante se passe beaucoup mieux. D’abord, je commence à avoir le coup d’œil pour les repérer et ensuite, je passe une petite épreuve qui sera le déclic : sous un petit tronc mort, deux serpents sont enroulés à même le sol. Je réveille le premier qui lève la tête et cherche à comprendre d’où vient le trouble. Après cinq minutes de tergiversations et suivant les conseils d’Antoine, je me décide enfin à attraper le reptile par le corps en gardant toujours un œil sur la tête de l’animal. Hors de sa cachette, le tricot se laisse soulever sans résistance et balance doucement sa tête dans les airs à la recherche d’un appui. Il la tourne vers moi, me regarde et tire la langue. Ca y est, le cap est franchi, je le trouve même mignon. Je le mets dans le sac, attrape le deuxième et à partir de cet instant, n’aurais plus aucun problème pour les prendre sans appréhension.

Parfois, au cours de ces séances de capture, nous tombons sur des gens penchés autour d’un serpent et ne sachant comment réagir, cherchant parfois des cailloux pour les tuer. Alors, nous nous approchons, attrapons l’animal et expliquons aux gens comment faire pour l’éloigner sans danger. Les gens restent parfois sceptiques, mais sont le plus souvent intéressés et rassurés. Les réflexes touristiques ressortent et ils veulent prendre le tricot en photo !

 

Au bout des trois jours, nous avons attrapé environ 80 serpents et en avons enregistrés plus d’une soixantaine. Mais nous n’avons pas le temps de finir de recenser les derniers car le bateau de la Protection du Lagon de la Province Sud, avec qui l’équipe travaille quotidiennement, est là pour nous ramener. Nous réunissons nos affaires et partons sur les rochers avec nos sacs de toile pour libérer nos nouveaux amis : le tas énorme de serpents s’éparpille alors dans toutes les directions autour de nos pieds. Certains rejoignent directement la mer, d’autres un abri sûr sous les rochers. Nous vérifions qu’aucun n’aurait souffert pendant ce séjour scientifique . Certains ne savent pas trop où aller, alors nous les aidons à rejoindre la mer afin qu’ils ne prennent pas trop le soleil le temps de retrouver leur chemin.

 

J’ai donc eu la chance de vivre une expérience incroyable qui m’aura fait changer de regard sur ces serpents. Mais n’allez pas croire pour autant que j’irai faire le fier devant un cobra d’Afrique ou une Vipère de France. Là, ce sera une toute autre histoire… !

 

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